Vanessa à Séville

 

Mardi 3 mai 2005

Comment est-ce que je peux raconter ça ? Comme diraient les Sévillans : “esto no se cuenta, esto se vive !” (ça ne se raconte pas, ça se vit)

 

La Feria de Abril commence deux semaines après la fin de la Semaine Sainte. Le temps de se déculpabiliser de faire la fête. Pendant 1 semaine, pratiquement 24h/24, on fait la fête dans le Real de la Feria, un parc de 7 ha, véritable ville dans la ville située au sud du quartier de Los Remedios. En effet, à partir des premiers mois de l’année, on voit s’agiter beaucoup de monde sur ce bout de terrain complètement vide le reste de l’année. Ils vont construire une « portada » (un portail de plusieurs dizaines de mètres de hauteur), des casetas (petits ou moyens chapiteaux), des rues (avec leurs noms sur des panneaux), des guirlandes de lumières d’arbres en arbres…

La « portada » cette année a créée une grande polémique. Les années précédentes, elle a toujours représenté un monument, un palais de Séville mais cette année elle représentait trois éventails rouges et bleus. Trop moderne pour les Sévillans, apparemment.

Les casetas sont des petits chapiteaux à rayures (vertes et blanches ou rouges et blanches). Elles sont privées, ce sont des groupes d’amis, des confréries, des entreprises qui louent l’emplacement à l’année à la mairie, elles sont de taille petite en général (les meilleurs d’après les Sévillans). Pour y entrer il faut y être invité par un socio (un des propriétaires de la caseta) car un garde est en permanence à la porte pour empêcher que n’importe qui entre. Il y a une liste d’attente dans toutes les casetas pour devenir socio de celle-ci car il n’y a pas assez de place pour mettre toutes les casetas demandées, sachant pourtant que c’est une dépense conséquente à l’année. Les organisations politiques et sociales ont, elles, des grandes casetas ouvertes au public, mais l’ambiance n’y est, parait-il, pas du tout la même. Je n’y suis pas entrée mais elles sont bien pratiques pour les erasmus qui ne connaissent personne ayant une caseta, et apparemment on y fait la fête aussi très bien. Les casetas sont décorées à l’intérieur de la façon la plus kitch possible : ils en mettent le plus possible : de la dentelle, des tableaux, des miroirs, des rideaux, des lustres et bien sûr des chaises et des tables. La caseta est divisée en deux : la première partie constituée de tables et de chaises pour manger, et à partir d’une certaine heure, une fois les tables enlevées, de piste de danse pour les sévillanes et de scène de musique pour les petits groupes qui viennent jouer. La deuxième partie est constituée du bar et de la cuisine où sont préparées les tapas.

 

La feria commence le lundi soir à minuit officiellement par l’"alumbrado" (illumination des milliers d’ampoules constituant les guirlandes dans les rues et de la portada). Mais les socios commencent souvent le samedi précédent par une préferia (ils mangent boivent et dansent entre eux) et le lundi soir par la "noche del pescaito" (la nuit du poisson frit) où ils se réunissent entre eux autour de poisson frit avant d’ouvrir leurs casetas aux invités. Moi j’ai commencé la feria le lundi à minuit devant la portada lorsqu’elle s’est allumée accompagnée de Manolo et Angeles. Puis j’ai rejoint des copains de mon cousin pour  la première nuit de fête. 2 règles essentielles le premier soir :

-         on ne s’habille pas en traje de flamenca, sinon ça fait paysan, mais on s’habille élégamment quand même.

-         On se comporte bien dans les casetas où on entre pour que le garde nous connaisse et nous laisse entrer les prochains jours.

Pour cette première nuit on est rentré dans des casetas moyennes où personne ne connaissait les socios mais en levant le menton et en marchant d’un air assuré ça peut marcher aussi. On a bu de la manzanilla (vin blanc amère) : le premier verre, c’est pas bon, le deuxième, ça va mieux, le troisième, c’est bon, le quatrième, c’est de l’eau !! On m’a dit fais bien attention, ça te piège… et bien, je me suis levée avec un bon mal de tête mardi. J’ai dansé mes premières sévillanes à la feria (je savais bien que mes trois années de cours de flamenco allaient servir un jour), j’ai mangé beaucoup de jambon, de fromage… Et finalement j’ai regardé ma montre pour la première fois de la soirée : 5h45… mmmm… il est temps de rentrer ! Rendez vous demain à 13h30 avec mes oncles ! Pour rentrer, il y a des bus à un euro qui me ramènent juste à côté de chez moi, vraiment très bien organisé !!

 

Mardi, je me lève avec ce fameux mal de tête, dur, dur… A 13h30 mon oncle et ma tante viennent chez moi pour m’aider à m’habiller, me coiffer, mettre les fleurs dans les cheveux, les peignes, les bracelets, les boucles d’oreilles, etc… Mon habit est très simple par rapport à la plupart des Sévillanes comme vous pouvez le voir sur les photos. Me voilà prête à repartir à la feria, cette fois en traje de flamenca ! Aujourd’hui c’est ferié à Séville, heureusement ! Avant, le jour ferié était le lundi suivant, il s’appelait el "lunes de resaca" (le lundi de gueule de bois) mais finalement il a été bougé au mardi de la feria. On prend un taxi pour y aller, impossible d’avancer ! Entre les bus, les taxis et surtout "los carruajes de caballos" (voitures à cheval). Déjà dans les rues de Séville, il y a des couleurs partout. La plupart des femmes sont en traje de flamenca, elles se dirigent toutes vers la feria. Moins d’hommes sont habillés. Mais tous les hommes à cheval sont habillés en "corto" avec le "sombrero cordobés". Certains hommes à cheval sont accompagnés de femmes montées en croupe. Des femmes montent aussi seules à cheval mais cette fois en amazone et habillées comme telles et pas en flamenca. C’est un mélange incroyable de couleurs. Les chevaux sont décorés et les hommes qui les conduisent doivent aussi être habillés d’une certaine manière sinon ils peuvent être renvoyés de la feria. Et oui ! Car à partir d’aujourd’hui la feria est un théâtre géant, on se montre, on joue de son habit, de ses couleurs, on montre sa position sociale selon si on a un carruaje et selon le nombre de chevaux qui le tirent (de 1 à 5, selon ce que j’ai vu). Aujourd’hui je mange dans la caseta d’amis de mes oncles, Elena y Rafael, où on déguste de très bonnes tapas, on boit de la CruzCampo et de la Mazanilla. Je passe la soirée avec mon cousin Eugenio, qui est venu malgré sa jambe cassée et ses béquilles, et ses amis. Je rentre vers 3h du matin.

 

Mercredi, je ne vais pas au travail parce que la veille j’ai vu un de mes chefs dans sa caseta qui m’a dit que c’était pas la peine que je vienne mais que par contre il fallait que je vienne manger avec eux le midi dans une caseta. Je les rejoins donc vers 3h30 pour le déjeuner. Il y a pas mal de chefs de Cruzcampo, je passe une journée très agréable avec eux et leurs femmes, je goûte "al rabo de toro" (queue de toro en sauce), je danse encore des sévillanes et je bois bien sûr de la Cruzcampo de la manzanilla et du rebujito (1/3 manzanilla, 2/3 7up). Je rejoins les amis de mon cousin pour la soirée, je retrouve mes collocs et tout un groupe de français et je me couche tôt parce que demain , je travaille !

 

Que dire de plus ? Jeudi je ne m’habille pas, pour voir ce que ça fait d’y aller habillée normalement. Et bien, on se sent vraiment bizarre. C’est incroyable mais je me sens mieux en flamenca que en « civil », j’ai l’impression de faire touriste (pourtant, certaines femmes d'ici ne s’habillent pas de la semaine). On passe de caseta en caseta toute la nuit, car chaque ami du groupe a une caseta. On finit dans une caseta où il y a deux guitaristes/chanteurs qui jouent des sévillanes et des rumbas avec des textes du carnaval de Cádiz (au carnaval de Cádiz, les groupes créent des chansons sur les événements politiques et culturels de l’année, très drôles !). Ils mettent vraiment l’ambiance et ils font même un rappel.

 

Vendredi… pareil, j’ai retrouvé mon habit de flamenca. Mon cousin repasse une soirée à la feria et je la passe avec lui.

Samedi, j’hésite à y aller. Finalement, j’appelle les amis de mes oncles et je les rejoins dans leur caseta. Et j’ai vraiment bien fait d’y aller : une amie d’Elena a loué avec les autres socios de sa caseta un carruaje et nous propose de faire un tour. Je monte donc dans une voiture à cheval et je me rends compte du trafic incroyable qu’il y a dans les rues. Toutes les après-midis, de 13h à 20h, les carruajes et les chevaux se promènent et se montrent dans les rues de la feria. Il est souvent difficile de traverser la rue. De temps en temps ils s’arrêtent devant une caseta où ils ont des amis et les amis sortent avec des verres et des bouteilles, et sans descendre de cheval, boivent un verre en discutant et repartent. Mais attention, à 20h, la police à cheval, veille à ce qu’il n’y ait plus aucun cheval dans les rues. Il y a des concours du plus beau carruaje, du plus bel homme à cheval (costume et décoration du cheval, tenue), du plus beau couple à cheval avec femme en croupe, de la plus belle femme en amazone, de la plus belle caseta aussi…

Après cette petite balade en carruaje nous revenons à la caseta devant laquelle est arrêté tout un groupe de cavalier, je demande si je peux monter en croupe pour prendre en photo et ils m’aident volontiers à monter tout en sirotant leur rebujito. Un peu plus tard, je demande la même chose à un cavalier qui a un beau cheval blanc. Je n’aurai pas perdu ma journée ! Je repars avec de magnifiques photos !

Je passe ma dernière soirée de feria mais je commence à ressentir la fatigue. Les Sévillans ne vont en général pas à la feria le samedi et le dimanche, ils s’en vont à la plage car la feria est envahie par les madrilènes et les touristes du week-end, et que, d’après eux, l’ambiance n’est pas la même. Mais certains en profitent jusqu’au dernier jour.

Moi je n’aurai pas le courage d’y retourner le dimanche. A minuit je monterai juste sur le toit de mon immeuble pour regarder le feu d’artifices de clôture de la feria. Les socios se retrouvent ce dimanche soir autour de cava (champagne espagnol) et de gâteaux.

Une semaine de feria débutant tous les jours vers 15h et comme disent les Sévillans "on sait à quelle heure on arrive mais on ne sait jamais à quelle heure on va repartir", finalement, c’est suffisant !

Cette semaine je serai allée au boulot seulement deux jours mais apparemment c’est comme ça… mes chefs me l’ont dit et répété : la semaine de la feria, c’est spécial !

par Vanessa Narbona publié dans : vanessaaseville
 

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